Notre article paru dans La Conversation, le 31 janvier 2019.

Par Marc L. Johnson

La décision hâtive du gouvernement de l’Ontario de supprimer l’Université de l’Ontario français (UOF) l’automne dernier a créé un torrent de protestation, de résistance et un élan de solidarité.

Elle a propulsé cet établissement dans l’espace public et l’a fait découvrir par le travail des journalistes et des historiens.

On connaît toutefois moins l’aspiration de l’UOF à devenir une université du 21e siècle, à créer des programmes inspirés des meilleures pratiques, ancrés dans la réalité de la communauté francophone, et à devenir son lieu de rendez-vous au centre de Toronto.

Ayant été l’un des artisans de cette nouvelle université au cours de la dernière année, voici comment nous l’avons petit à petit conçue.

Une demande enracinée

L’UOF bénéficie d’un enracinement dans la communauté francophone de la grande région du Centre-Sud-Ouest de l’Ontario, qui compte environ 250 000 francophones, mais reste sans établissement universitaire de langue française. L’UOF est en même temps l’objet d’une revendication de toute la francophonie ontarienne depuis quelques décennies et, de façon plus précise, depuis les États généraux sur le postsecondaire en Ontario français de 2013. De multiples études et consultations ont conclu que la région du Centre-Sud-Ouest a besoin d’une université et ont démontré l’existence d’une forte demande.

Il existe bien une petite université francophone régionale à Hearst, dont l’indépendance est limitée en raison de son affiliation à une université bilingue, et des universités dites bilingues ou qui offrent des programmes bilingues dans certaines régions de l’Ontario (Ottawa, Sudbury et Toronto). Mais elles ne sont pas considérées comme des institutions gouvernées par et pour les francophones. La charte de l’UOF précise au contraire qu’elle doit « soutenir la gouvernance par la communauté francophone et pour la communauté francophone en conduisant ses affaires en français ».

En 2017, le Conseil de planification pour une université de langue française a recommandé la création de l’UOF au centre-ville de Toronto, afin de desservir la région du Centre-Sud-Ouest, puis l’ensemble de la francophonie ontarienne.

L’UOF a donc été créée comme un établissement public gouverné par et pour les francophones de l’Ontario. En même temps, elle est une université qui se veut connectée sur le monde et la diversité, à l’image d’ailleurs d’une grande partie de la population qu’elle compte desservir.

L’UOF se veut connectée sur le monde et la diversité, à l’image d’une grande partie de la population qu’elle compte desservir. C’est ce qu’elle souhaite promouvoir dans ses campagnes de relations publiques. UOF

C’est ainsi que le premier conseil a été composé à parité hommes-femmes, avec des individus indépendants reflétant la diversité ethnoculturelle, les différents groupes d’âge et les compétences requises pour mener à bien la mise en place de l’UOF.

S’inspirer des meilleures pratiques

L’étude du Conseil de planification a aussi examiné la question des compétences requises par le marché du travail et la société au 21e siècle, ainsi que les enjeux et les pratiques innovatrices en enseignement postsecondaire.

Le Conseil a recommandé que l’UOF ne soit pas, comme certains l’auraient souhaité, une version réduite des grandes universités généralistes qui servent de référence, mais une université de son temps qui mise sur les forces et les caractéristiques de son milieu (mondialisé, francophone multilingue et multiculturel, urbain) et qui contribue aux grands enjeux contemporains (transition numérique et écologique, mobilité des populations, économie équitable, etc.)

En concevant l’UOF, le Conseil de planification a exploré les avenues les plus innovantes et consulté les leaders de l’industrie, du secteur public et communautaire afin de bien saisir les attentes envers les diplômés d’aujourd’hui.

Plusieurs établissements ont été examinés de plus prêt pour bien saisir le modèle innovateur qu’ils proposent, dont l’Université de Hearst, le Goucher College, le Northern Illinois University, Quest University, ou l’Université libre de Bozen-Bolzano et Azim Premji University.

D’autres universités ont inspiré par certaines de leurs pratiques, telles que les profils et la comodalité de l’Université Laval, le Foyer de l’Université Concordia, la Co-op, Career and Experiential Education de Brock University, ou les Major Maps de Queen’s University.

À l’université Concordia, FOYER a pour objectif de travailler sur plusieurs plates-formes de recherche. Elle offre aux étudiants diplômés l’accès à des installations normalement réservées à des personnes extérieures à leur discipline. C’est l’une des sources d’inspiration de l’UOF. Université Concordia

Une signature pédagogique

Une équipe de professeurs et d’experts a développé une signature pédagogique originale qui s’appuie sur quatre approches : la transdisciplinarité, l’apprentissage inductif, l’apprentissage expérientiel et les compétences.

Le premier élément est la transdisciplinarité. Aucune structure académique, aucun professeur ni cours ne seront associés aux silos des disciplines habituelles. Les étudiants seront plutôt amenés à développer des savoirs, des concepts et des méthodes qui se rattachent à des compétences et qui leur permettront de comprendre et de résoudre des problèmes complexes contemporains.

L’apprentissage sera inductif, c’est-à-dire qu’il découlera d’une observation systématique des faits, suivie de la formulation d’hypothèses, pour ensuite remonter vers une théorisation explicative puis revoir les faits sous une nouvelle lumière. Cette approche rompra avec l’enseignement traditionnel par divulgation des théories. Elle requiert un engagement plus actif de l’étudiant.

L’apprentissage sera aussi expérientiel, c’est-à-dire qu’il se réalisera au contact direct avec les réalités, que ce soit par des échanges dans la classe, visites sur le terrain, observations, stages, etc.

Tous les programmes sont construits à partir des compétences à développer chez les étudiants, plutôt que des connaissances et des théories que les profs doivent livrer.

Cette signature pédagogique est à ce point importante que l’UOF a développé un programme afin d’y préparer son corps professoral – et tout autre candidat à cette profession –.

Des programmes transdisciplinaires uniques

D’emblée, l’UOF a adopté des principes tels que l’équité, la justice, la diversité, la collaboration, la proximité avec la communauté, le développement durable et l’utilité sociale. Il n’y a ni facultés ni départements. Le développement de ses programmes emprunte des créneaux transdisciplinaires.

La première vague de programmes porte sur des objets d’étude, des problèmes urgents et des méthodes pour les solutionner. Compte tenu de la nature particulière des communautés francophones que l’UOF va desservir, les quatre créneaux suivants ont été choisis : Études de la pluralité humaine, Études des environnements urbains, Études de l’économie mondialisée et Études des cultures numériques.

Le développement des premiers programmes de baccalauréat dans ces créneaux s’est appuyé sur un examen de plus de 150 programmes d’études offerts au Québec et en Ontario dans les mêmes domaines.

Des programmes professionnels seront aussi mis sur pied, afin de répondre aux besoins pressants de la communauté francophone de l’Ontario et de la région du Centre-Sud-Ouest. L’UOF explore des collaborations possibles avec d’autres établissements universitaires et collégiaux afin d’offrir des programmes en enseignement, soins de santé et services sociaux, services juridiques, etc.

L’UOF opère en français dans un milieu majoritairement anglophone. Chaque étudiant devra s’engager dans le développement de ses compétences en français, en anglais et dans d’autres langues. De plus, l’UOF offrira aux universités de langue anglaise la possibilité pour leurs étudiants d’obtenir un certificat de compétences académiques et professionnelles en français en suivant à l’UOF des cours complémentaires à leur formation.

L’université veut faire tomber les murs entre l’intérieur et l’extérieur de la classe. Selon l’approche dite de comodalité, les étudiants pourront participer activement aux activités d’apprentissage sur place sur le campus de Toronto, sur les campus des universités partenaires de l’UOF et partout ailleurs dans le monde, en temps réel ou de façon asynchrone. Les dossiers et les portfolios des étudiants seront numériques ce qui favorisera un encadrement plus rapproché.

Un carrefour du savoir et de l’innovation

L’UOF pilote aussi la mise en place d’un Carrefour francophone du savoir et de l’innovation, qui constituera le premier espace francophone à Toronto. Ce sera un quartier francophone en quelque sorte. Situé au centre-ville, il regroupera une quinzaine d’organismes communautaires, d’institutions et d’entreprises qui donnent vie à la francophonie torontoise. Il s’agira d’un lieu d’interactions et de collaborations.

Un drapeau franco-ontarien flotte sur l’hôtel de ville de Toronto. Les francophones veulent leur lieu de rendez-vous au coeur de la métropole ontarienne. Archives ONfr

En somme, l’UOF se positionne comme une université du 21e siècle.

Mais sa venue au monde n’est pas sans heurt. Le financement du gouvernement ontarien est suspendu pour une période indéterminée. Entre-temps, le gouvernement fédéral a annoncé un financement de 1,9 million de dollars afin d’établir les bases du Carrefour avec ses partenaires. La crise a eu le mérite de révéler l’UOF à un public large. Et si on en juge par les multiples offres de collaboration et d’appui financier, ce public est solidaire d’une emprise francophone sur l’avenir de son éducation supérieure.